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Point de vue – Quel bilan après un an de gouvernement d’AMLO !

Andrés Manuel López Obrador est arrivé à la tête du Mexique en décembre 2018 au moment d’une actualité régionale chargée : importantes migrations centre-américaines, criminalité encore très élevée… Un an plus tard, quel bilan tirer de la politique d’Andrés Manuel López Obrador ?

Le point de vue de Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS.

Le Mexique a fait face à d’importantes vagues de migrants, en transit vers les États-Unis, et de nombreuses demandes d’asile en provenance d’Amérique centrale en 2019. Comment le Mexique s’inscrit-il dans la politique migratoire dure des États-Unis ?

Le Mexique est dans une situation très compliquée, notamment à cause de la pression qu’exercent les États-Unis sur cette question migratoire. Sur les enjeux migratoires comme, en réalité, sur l’ensemble des questions qui concernent la société mexicaine, le paramètre étatsunien est un facteur à la fois extérieur et intérieur dans la politique nationale. Andrés Manuel López Obrador (AMLO), depuis sa prise de fonction en décembre 2018, est confronté à une stratégie claire des États-Unis : ces derniers ont placé le Mexique dans un étau.

Quelles sont les deux mâchoires de cet étau ? La première est le projet de construction du mur souhaité par Donald Trump devant empêcher les migrations mexicaines, mais surtout centre-américaines (El Salvador, Guatemala, Honduras – pays du « Triangle Nord »). Cette dernière est aujourd’hui de loin la plus importante vers le territoire nord-américain.

Donald Trump a récemment gagné l’autorisation de débloquer 3,6 milliards de dollars sur le budget du Pentagone pour financer 800 kilomètres de ce mur, sur les 3 200 kilomètres que compte la frontière entre les deux pays. Le projet total s’élèverait à 11 milliards de dollars, ce qui en ferait le mur le plus cher au monde. L’érection de ce mur est accompagnée de menaces très lourdes sur l’économie mexicaine en cas de non-coopération du gouvernement de Mexico pour freiner l’immigration, comme on l’a vu fin mai 2019 lorsque Donald Trump a annoncé une forte taxation de tous les produits mexicains exportés vers le marché des États-Unis si le gouvernement AMLO n’empêchait pas immédiatement les migrants de passer. Il faut rappeler que 80 % de la production mexicaine est dirigée vers les États-Unis, les deux pays étant littéralement fusionnés économiquement par le biais de l’accord de libre-échange États-Unis, Mexique Canada (baptisé « ACEUM » en français) qui vient d’être approuvé le 16 janvier 2020 par le Congrès de Washington.

Cette brutale pression contre le Mexique, dont les performances économiques sont par ailleurs en deçà de ce qui était attendu cette année — le FMI a dégradé les perspectives de croissance du pays à 1% en 2020 -, a obligé le gouvernement mexicain à obtempérer et à déployer 21 000 gardes nationaux sur ses frontières nord et sud pour empêcher les flux de migrants centre-américains de transiter vers la frontière nord-mexicaine.

La militarisation de la frontière sud entre le Mexique et le Honduras, le Guatemala et le Salvador est également en cours. Les Mexicains ont déployé des forces importantes pour empêcher les migrants de passer et adoptent désormais, contre la vision initiale défendue par AMLO sur cette question des migrations, une politique aux aspects sécuritaires et répressifs toujours plus marqués.

Parallèlement à sa stratégie mexicaine, l’administration Trump a, entre juillet 2019 et janvier 2020, obligé les trois pays du « Triangle Nord » — dépendant des États-Unis pour la plupart de leurs besoins économiques et financiers — à signer bilatéralement des « accords de coopération en matière d’asile » qui les transforment de fait en « pays tiers sûrs ». Désormais, tout migrant qui passera par un des trois pays centre-américains et sera intercepté aux États-Unis sera renvoyé dans un de ces pays, où sera directement instruite sa demande d’asile. L’accord avec le Guatemala stipule même que le pays recevra des demandeurs… mexicains. Il s’agit de la deuxième mâchoire de l’étau.

En 2019, le Mexique affirme que les flux de migrants se sont réduits de 70 % vers la frontière avec les États-Unis et annonce avoir « rapatrié » vers leurs pays d’origine 180 000 personnes.

Comment le gouvernement mexicain réagit-il à cette pression américaine ?

Contraint de fonctionner dans le cadre imposé par les Américains, le Mexique essaye malgré tout d’ouvrir des brèches pour des alternatives à la politique migratoire répressive. Le pays a mobilisé un fonds de 100 millions de dollars pour développer des politiques de coopération et de développement durable avec les pays centre-américains. Ces fonds — réunis dans un Programme de développement intégral (PDI) — doivent permettre de créer des emplois et de développer une agriculture nourricière pour les populations locales. Il s’agit de montrer une autre voie pour régler la question migratoire en luttant contre les causes structurelles de la migration qui sont toujours les mêmes : la pauvreté (l’immense majorité des populations centre-américaines est frappée par cette dernière), la faillite des États locaux, le crime organisé, l’hyperviolence, la corruption, etc.… En impulsant des dynamiques de développement, le Mexique espère diminuer les migrations centre-américaines, mais il reste bien seul dans son initiative malgré des engagements oraux de Donald Trump pour abonder ces fonds. Les projets sont, pour l’instant, encore embryonnaires, mais ils sont pour le Mexique le seul moyen de contrebalancer la pression américaine.

Le Mexique souhaite mobiliser toute la région latino-américaine autour de ces enjeux – développement, lutte contre la pauvreté, etc. – dans le cadre de sa présidence de la Communauté des États latino-américains et caraïbes (CELAC) pour l’année 2020.

Le gouvernement AMLO va prendre un rôle plus actif dans la politique régionale, ce qui est un nouveau développement de son orientation. Cela s’annonce ici aussi compliqué, car le Brésil de Jair Bolsonaro a annoncé qu’il quittait cette structure.

L’année 2019 a été l’année avec le plus d’homicides depuis 1997 pour le Mexique. Au pouvoir, depuis maintenant plus d’un an, quel bilan tirer de la politique d’Andrés Manuel López Obrador contre la criminalité ?

Ce fut la pire année en matière de criminalité et d’homicides pour au moins ces vingt dernières années : plus de 35 000 homicides, soit 95 meurtres par jour et 4 par heure dans ce pays. Cette violence prospère tandis que l’impunité est quasi générale. En effet, au Mexique, 90 % de ces meurtres ne font même pas l’objet d’enquêtes. Ils ne seront jamais élucidés ni condamnés. Il faut aussi leur ajouter toutes les formes de délits liés à la criminalité organisée : prises d’otages, séquestrations, féminicides, viols, traite humaine… Au total, plus de 1,8 million de délits ont été commis au Mexique en 2019.

Le bilan de López Obrador et de son gouvernement n’est donc pas bon. Le président considère qu’il est confronté à plusieurs problèmes qu’il ne peut endiguer seul. Le premier d’entre eux est la perpétuelle augmentation de la puissance de feu des cartels, qui est aujourd’hui équivalente à celle d’armées. Le flux de ventes d’armes des États-Unis vers le Mexique ne fait qu’augmenter : plus de 2,5 millions d’armes à feu — de guerre — ont traversé la frontière nord-américaine vers le Mexique ces dix dernières années. Pour cela, les États-Unis ne se montrent pas aussi déterminés que pour les migrants. Ces armes passent toute la journée à travers la frontière, mais cette fois-ci entre les États-Unis et le Mexique.

Le gouvernement AMLO demande une action de Washington en la matière. Autre problème lié aux États-Unis : les narcotrafiquants ne pourront pas disparaître au Mexique tant que les États-Unis ne tariront pas la demande de drogues. Ils sont le premier marché mondial de consommation. Enfin, le Mexique est aussi confronté à des problèmes sociaux de pauvreté et d’inégalités qui nourrissent l’embrigadement dans les cartels.

Les décisions que López Obrador a prises en matière de lutte contre le narcotrafic n’ont pas inversé les tendances. Le gouvernement mexicain a décidé de créer une garde nationale, dissolvant et redéployant l’ancienne police fédérale en son sein. L’idée de créer une garde nationale (environ 60 000 éléments) en réintégrant des forces dissoutes et en y ajoutant de nouvelles unités encore en formation issues de la police militaire et de la police navale ne rend pas encore cette force suffisamment opérationnelle. De plus, et contrairement à ce qu’avait dit AMLO, elle reste très proche des militaires et de leur fonctionnement. Elle est en effet — cela a créé beaucoup de polémiques — dirigée par des militaires, alors que López Obrador avait voulu sortir de la militarisation de la lutte contre le narco. Son engagement de campagne était de sortir les questions de sécurité publique de l’orbite des militaires.

Dans le même temps, les polices locales — le Mexique est un État fédéral comme les États-Unis ou le Brésil — restent relativement livrées à elles-mêmes, manquant d’articulation avec la garde nationale et subissant une stagnation des ressources qui leur sont affectées. Elles sont de plus fortement pénétrées par la corruption. Les moyens de la police locale sont transférés vers la garde nationale, encore peu opérationnelle, ce qui crée une période de transition dans la gestion sécuritaire. Les dysfonctionnements des forces de l’État l’empêchent donc de faire face au phénomène structurel qu’est le narcotrafic.

Enfin, il ne faut pas non plus oublier que López Obrador est le président d’un pays considéré par certains comme un narco-État, et qu’il doit se battre au sein même de celui-ci contre des personnes affiliées ou alliées aux narcotrafiquants. À titre d’exemple, on a récemment découvert que la procureure de Veracruz faisait partie de la même famille que des chefs des Zetas, un des principaux cartels mexicains…

Cette actualité, une parmi de nombreuses et quotidiennes au Mexique, est symbolique de la réalité de ce pays.

Source – www.iris-france.org – Christophe Ventura, directeur de recherche

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